Docteur Moussa Bio Djara, expert en Aménagement des Espaces Littoraux « Nous voulons gagner 200 mètres de côte à la hauteur de Grand-Popo »

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    Moussa Bio Djara, expert en Aménagement des Espaces Littoraux

    Docteur en Géomorphologie et expert en aménagement des espaces littoraux Moussa Bio Djara aborde dans cet entretien  les enjeux de la lutte contre l’érosion côtière pour le Bénin. Gestion des ressources terrestres et maritimes, question de souveraineté nationale, de préservation de l’intégrité territoriale, de la quiétude des populations installées au niveau des frontières et ses impacts constituent fondamentalement les raisons du combat que livre depuis deux ans  WACA-Resip. Selon le spécialiste, la carte du Bénin changera si rien n’est fait pour protéger le segment de côte à hauteur de la commune de Grand-Popo. Lire l’entretien.

     

    Moussa Bio Djara, vous êtes spécialiste en aménagement des espaces littoraux en qualité de membre du PROJET WACA-ResIP. Dites-nous quels sont les impacts des ouvrages que réalise ce projet sur la lutte contre l’érosion côtière.

    Le projet WACA-Resipa a, entre autres, pour mission de corriger l’érosion au niveau du segment de côte Togo-Bénin de dimensionner les ouvrages à telle enseigne que l’impact soit amoindri. Au lieu d’avoir des segments de côte isolés, nous avons préféré travailler en considérant un segment de la côte et en dimensionnant les ouvrages comme si nous avions un seul segment. C’est ainsi qu’il a été retenu, pour les réalisations d’une telle activité, l’option de faire des études de faisabilité techniques. Cette étude nous a permis d’avoir un rapport d’avant-projet sommaire (APS) et un rapport d’avant-projet détaillé (APD) qui nous donnent l’option possible et acceptable pour les deux parties qu’on peut mettre en place pour protéger la côte sur le segment transfrontalier Bénin-Togo. Pour en arriver à cette option, nous avons fait des croisements entre les options possibles avec les impacts et nous avions choisi une option qui présente moins d’impact sur l’environnement, la population et qui est beaucoup plus durable. L’une des priorités dans nos choix est la durabilité des ouvrages. Des résultats de l’APD, il se dégage pour l’option à long terme, la mise en place de 50 épis courts avec rechargement de casiers (l’espace qui sépare deux épis) à l’intérieur et à une distance estimée à 500 mètres environs. Du côté du Bénin, il est prévu de mettre en place 40 épis avec des rechargements à l’intérieur des casiers. En aval du dernier épi, c’est-à-dire au Pk 14 à la hauteur de la ville d’Agoué, il est prévu de mettre en place un moteur de sable de 6.4 millions de m3. Ce moteur consiste à mettre une grande quantité de sable. Nous allons gagner ainsi entre 150 et 200 mètres de côte, en mer. D’ici la fin de l’année 2021, si tous les indicateurs, le chronogramme des activités et aussi les aléas sont en notre faveur.

     

    Est-ce que toutes les précautions que vous prenez avant la construction des ouvrages influencent la durée de vie des ouvrages ?

    Tel que les segments sont dimensionnés, la durée de vie des installations est estimée à 15 ans, environ. Après 15 ans, il faut faire la maintenance.

     

    Est-ce à dire que si rien n’est fait, d’ici 10 à 15 ans, l’espace où se situe par exemple la borne qui fait office de « frontière » entre le Bénin et le Togo va disparaitre et les populations devront quitter les lieux ?

    Si rien n’est fait d’ici 5 décennies, malheureusement, le Bénin va perdre cette façade maritime parce que l’Océan va rattraper le chenal Gbaga. Et si l’Océan rattrape le chenal Gbaga sur la distance de 23 km jusqu’au pont de Grand-Popo, cela veut dire que la langue de terre qui est la continuité du Bénin qu’on appelle le Pied du Bénin va disparaître. Le Togo qui se retrouve sur la berge nord aura la façade maritime et suivant la convention de Montégobay, les eaux territoriales sur une longueur de 23 km vont appartenir au Togo.

     

    Donc au-delà d’une simple question des montées des eaux de la mer, vous êtes en train d’expliquer qu’il se pose avant tout un problème de souveraineté.

    De Grand-Popo à Hillacondji, nous avons une langue de terre de 23 km. Cette langue de terre est limitée au sud par l’Océan et au nord par le chenal Gbaga qui est une frontière naturelle entre le Bénin et le Togo. Sur les 23 km, le Bénin a un pied à l’intérieur du Togo. Voilà pourquoi la façade maritime nous appartient.  Suivant la convention de Montégobay, c’est le pays qui a la façade maritime, qui a les eaux. Nous sommes ici sur un secteur de côte où la vitesse d’érosion évolue et oscille entre 15 et 22 mètres par an dans la zone source d’érosion c’est-à-dire sur la côte de Sanvee-Condji-Hillacondji. Cela veut dire que le déplacement de la ligne de côte se fait vers le continent.

     

    Et qu’est-ce que cela signifie pour le Bénin en matière de perte des ressources ?

    Les 23 km sont des ressources. La constitution dit que nous avons l’obligation de préserver l’intégrité de notre territoire. La côte béninoise mesure 125 km. Si nous perdons les 23 km, la côte sera désormais à 102 km. La ligne de tracer des eaux territoriales va changer. Il y aura la carte du Bénin qui changera parce la langue de terre béninoise dont le prolongement est sur le territoire togolais va disparaître et la ligne de tracée de la carte va descendre, directement. Et c’est même possible de retrouver des ressources au large. C’est géostratégique, géoéconomique et géopolitique.

     

    Avec les ouvrages prévus dans le projet WACA-Resip, vous venez de dire que le Bénin, à l’instar des autres pays concernés par le projet, va gagner quelques kilomètres sur la mer. Où iront ces eaux-là ?

    Effectivement, le dimensionnement des ouvrages a tenu compte du report du phénomène. Il est vrai, lorsqu’on met en place un ouvrage de type épis, il y a toujours un engraissement en amont et une érosion en aval. Il s’agit du report du phénomène et cela est appelé « l’érosion conceptuelle ». C’était prévu dans la conception de l’ouvrage. C’est connu et prévu. Dans le cadre de la réalisation de nos ouvrages, nous avons prévu faire un apport de sédiments pour atténuer le phénomène d’érosion conceptuelle qui sera observée en aval du dernier ouvrage du côté du Bénin. Par exemple, l’épi terminal sera dimensionné de manière à ce que l’érosion se retrouve dans l’emprise du moteur de sable. La dynamique va s’opérer au niveau du moteur de sable qui sera installé et qui va engraisser naturellement la côte située à l’Est.

     

    Nous avons constaté qu’il y a des ouvrages qui relient deux pays. Cela intègre inévitablement les questions de diplomatie. Comment gérez-vous ces paramètres au niveau du projet ?

    Effectivement, pour gérer ces réalisations, cela fait appel à la diplomatie. Les gouvernements du Bénin et du Togo ont mis en place un comité mixte. Ce comité intervient dans la gestion et le suivi de tous les investissements qui seront réalisés sur le segment de côte Bénin-Togo. Je rappelle que le segment de côte des deux pays va de Agbodrafo (Togo) jusqu’à Grand-Popo (Bénin). Pour gérer ce segment dont les ministères de tutelle (Ministère du Cadre de Vie et du Développement Durable au Bénin et le Ministère de l’Environnement et des Ressources Forestières sont liés par ce comité mixte et présidé par le conseil des ministres composé des deux ministres. Pour matérialiser cet arrangement, un mémorandum d’entente et un protocole d’accord ont été signés en septembre 2018 et en septembre 2020 pour la gestion durable du segment de côte transfrontalier et la gestion du chenal Gbaga. Une intervention est aussi prévue du côté de ce chenal. A l’intérieur de ce comité, nous avons le segment ministériel, le groupe technique mixte et le secrétariat mixte.A travers ces organes techniques, ce comité approuve, valide et conduit le processus de mise en place progressive des activités commun aux deux pays. Pour être plus court, étant donné que les deux Etats ne peuvent pas faire de façon unilatérale les activités, nous nous sommes partagés les deux activités que nous avons ensemble. C’est ainsi que le Bénin conduit le processus des études et de la réalisation des ouvrages de protection côtière depuis Agbodrafo (Togo) jusqu’à Grand-Popo (Bénin). Le Togo va assurer la gestion du chenal Gbaga qui est situé au nord de la langue de terre de 23 km, où nous allons faire du curage mécanique, la restauration et le reboisement des berges de ce plan d’eau et le rendre navigable toute l’année car dans le passé, ce plan d’eau était navigable et communiquait facilement avec l’Océan via l’embouchure d’Aného.

     

    Sur toute la ligne, il y a des populations qui sont impactés par tous ces travaux. Comment parvenez-vous à gérer ces familles qui vivent sur les lieux depuis plusieurs générations ?

    La Banque mondiale est rigoureuse en matière des études d’impact environnemental et social(EIES) et du plan d’actions de réinstallation (PAR). Ces études en cours de réalisation vont définir les impacts et les populations qui feront objet de réinstallation. C’est un préalable qui doit être mis en œuvre bien avant le démarrage des travaux. Tous ceux qui seront sinistrés, impactés d’une manière ou d’une autre dans le cadre de la réalisation des travaux de notre projet seront réglés avant la première pioche sur le terrain. Pour cela, la Banque mondiale est exigeante sur la mise en œuvre du plan avant le démarrage des travaux.

     

     

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