Par son Conseil des ministres en date du 5 juillet 2020, la France annonce le retour des vingt-six œuvres du trésor royal d’Abomey. De bonne foi, elle autorise, « par une dérogation limitée au principe essentiel de l’inaliénabilité applicable aux collections publiques françaises, la sortie des collections nationales pour transfert de propriété à la République du Bénin, des vingt-six œuvres du trésor royal d’Abomey, conservées par le Musée Quai Branly-Jacques Chirac, à la suite de leur don aux collections nationales par le Général Dodds ».

De mémoire, le débat sur la récupération des biens culturels à leurs pays d’origine, lancé il y a quelques années par le Bénin, avait suscité beaucoup d’intérêts dans l’opinion. Coup de projecteur sur l’ancien quartier latin d’Afrique, il aura eu le mérite de dessiller les yeux du monde sur les vrais dessous de la conquête coloniale. Car ce qui ne paraissait jusque-là que territorial et humain s’affubla du culturel, du cultuel et de l’artistique. Tant le colonisateur, on le sait désormais, a confisqué l’Afrique, ses hommes et ses œuvres à son ineffable razzia.

Alimenté aux vagues d’approbations, le buzz béninois fit des émules, dévrillant d’autres colonies de leur muselière qu’on eût dit qu’elles sourdaient du sommeil pour se revêtir de l’audace délationniste, hier lâches et muettes, aujourd’hui aptes à la revendication. Grande gueule comme le béni Bénin pétillant qu’on vit battre le macadam contre l’Hexagone pour réclamer ses pièces artistiques à lui dues, la reine métropolitaine que j’aime en dépit de ses crimes coloniaux.

Et pourtant, la France n’est pas seule au rôle des spoliations historiques, entée du Portugal, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne et de l’Espagne. L’Europe l’est, coupable d’extorsions et condamnée à la restitution des trésors arrachés à ses anciennes colonies, fussent-ils gantés du sang colonial. En somme, l’arrachement eut été océanique, attendu la galaxie d’étoiles due à l’Afrique par le vieux continent, ses ruses ayant tout rasé sur son passage pour semer son essor et l’arroser au sang de ses razzias.

Mais, puisqu’il faut rendre à César ce qui lui est dû, comme l’a bien compris la France, rationnellement, la question du retour des biens culturels à leurs pays d’origine condamne l’Europe à la restitution du pactole extorqué. Préjudicielle, elle s’avère une nécessité sans être pour autant une urgence : c’est une nécessité inurgente.

Le préalable à satisfaire se résume à la capacité des anciennes colonies à conserver leurs biens culturels à leur retour, à les entretenir, à les soigner. Il est évident que ces soins requièrent un sens artistique et certaines dispositions dont l’appropriation devrait précéder le retour escompté. Autrement, leur trésor leur reviendrait pour mourir par incurie, ignorance et in-sens.

La problématique paraît dense à l’aune de ce retour annoncé, persistante, pertinente et importune. Sommes-nous prêts à accueillir nos œuvres et à leur apporter les soins adéquats ? Avons-nous une connaissance d’elles ? Disposons-nous de l’essentiel à pourvoir à leur profit ? Avons-nous la logistique d’accueil idoine ? En somme, sommes-nous artistiquement prêts ? Nos conservateurs le sont-ils ? …

Si j’insiste, c’est à raison : j’ai vu nos mausolées aux tinettes, nos conservateurs aux fourvoiements, nos sangs sans égard pour nous-mêmes ; j’ai vu nos musées aux toiles d’araignée, aux poussières et aux cendres, leurs toitures aux rouilles, leurs pièces aux termites. Et je crains que ce sort ne soit celui auquel seront voués nos biens culturels de retour dans nos murs. Car je sais que revient la voûte du trésor royal d’Abomey ; je sais que revient « l’homme-requin » ; je sais que sonnent à nos portes ces préciosités au parfum de nos pères. Mais, en attendant, arrimons-nous au préalable-préjudiciel, je nous en prie !

Innocent SOSSAVI

 

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