Projet de pipeline export Niger Bénin : Plaidoyer pour la prise en compte du patrimoine archéologique béninois.

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Maître de Conférences en Archéologie et Préhistoire
Enseignant-Chercheur au Département d’Histoire et d’Archéologie et à l’Institut des Métiers d’Art, d’Archéologie et de la Culture de l’Université d’Abomey-Calavi

Le gouvernement béninois a approuvé lors du Conseil des Ministres du mercredi 17 juillet 2019, les négociations qui se sont menées entre le Bénin et la société chinoise China national Oil and Gas exploration and Development Company LTD, dans le cadre du projet de pipeline export Niger-Bénin sur le territoire béninois. Cette approbation fait suite à la signature de l’accord bilatéral entre le Bénin et le Niger en janvier 2019 sur la construction et l’exploitation d’un système de transport des hydrocarbures par oléoduc. Selon le communiqué publié « Ces investissements structurants feront du Bénin un hub en matière d’exportation de pétrole brut tout en renforçant les capacités opérationnelles des acteurs du secteur pétrolier béninois ». Le projet a certainement des retombées économiques qui seront bénéfiques pour les populations. Mais plusieurs sites archéologiques sont menacés de disparition sans aucune étude préalable si un volet d’Etude d’impact archéologique n’est pas intégré au projet.
Le tracé du pipeline part de la Frontière Nigéro-béninoise et se termine à Semé où se situera sa station terminale. Son itinéraire est de 687 km de pipeline de 50,8 cm de diamètre. Le projet traversa ainsi les régions de Alibori sur 176 km, Borgou sur 220 km, Collines sur 134 km, Plateau sur 134 km et enfin Ouémé sur 23 km.
La Construction des infrastructures terrestres se fera en plusieurs étapes dont la première est le creusement de la tranchée de 70 cm au moins de largeur et jusqu’à 2 mètres de profondeur. C’est cette étape qui constitue une menace pour les sites archéologiques.
En effet, les recherches archéologiques menées par les archéologues du Département d’Histoire et d’Archéologie, de l’Institut des Métiers d’Art, d’Archéologie et de la Culture de l’Université d’Abomey-Calavi et d’archéologues étrangers lors de projets mixtes, montrent l’existence de sites archéologiques dans les localités traversées par le pipeline au Bénin. Entre Malanville et Kandi, le projet Crossroads of Empires exécuté de 2011 à 2015 dans la vallée du Niger a localisé plusieurs sites dont certains sont datés de plus de 2500 ans. Les recherches menées dans la région de Savè par une équipe d’archéologues béninois et américains ont permis de localiser des sites dont certains sont datés du XIe siècle. Dans les régions de Kétou et de Pobè plusieurs sites archéologiques ont été signalés par l’Equipe de Recherche Archéologique Béninoise sous la conduite du Professeur Alexis Adandé. Les travaux de creusement de la tranchée détruiront certains des sites répertoriés ainsi que d’autres qui ne sont pas encore localisés et qui sont un trésor pour la connaissance des civilisations anciennes des localités concernées par le projet. Il faut signaler que l’aménagement de la partie maritime du Pipeline pourrait menacer le patrimoine archéologique sous-marin car plusieurs épaves sont signalées sur les côtes béninoises.
L’étude d’impact environnemental et social en cours de réalisation par un cabinet de la place n’ayant pas en son sein un archéologue, il est prévisible que le volet archéologique ne sera pas pris en compte dans le projet, comme c’est d’ailleurs le cas de la plupart des études d’impacts au Bénin. Un récent rapport que nous avons rédigé montre bien que les travaux d’aménagement du territoire sont responsables de la destruction de plusieurs sites archéologiques sur le territoire béninois ; l’étude d’impact archéologique n’étant généralement pas intégrée dans les projets. C’est le cas par exemple du Projet asphaltage qui est en train de détruire plusieurs sites.
Et pourtant, les lois sur plan national et les conventions ratifiés par le Bénin protègent le patrimoine archéologique et culturel. On peut citer par exemple la loi n° 2007 – 20 du 23 août 2007 portant protection du patrimoine culturel et du patrimoine naturel à caractère culturel en République du Bénin et la loi n° 98-030 du 12 février 1999 portant loi-cadre sur l’environnement en République du Bénin. En outre les Partenaires Techniques et Financiers exigent la protection du patrimoine culturel et archéologique. Malgré l’existence de ce cadre législatif le patrimoine archéologique n’est pas suffisamment pris en compte dans la politique nationale d’aménagement du territoire ce qui entraine sa destruction permanente et croissante.
Au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Cameroun et au Ghana par exemple, une étude d’impact archéologique est systématiquement commanditée dans le cadre des travaux d’aménagement et permet d’étudier les sites archéologiques avant leur destruction. Au Cameroun dans le cadre du Pipeline Tchad-Cameroun un total de 472 sites datant du Middle Stone Age à l’Age du Fer, dont de nombreux sites de première importance, ont été découverts dans des régions jusqu’alors quasi inconnues sur le plan archéologique.
L’archéologie est souvent perçue par les aménageurs et les entreprises comme étant un frein à l’aménagement du territoire en cherchant à protéger les sites archéologiques. Une telle perception est erronée car, ce que les archéologues demandent, c’est d’étudier les sites avant leur destruction afin de contribuer à la connaissance des civilisations disparues. C’est le cas par exemple du site d’Agongointo dans la commune de Bohicon. Les structures excavées de cette localité ont été préservées et mise en valeur parce que l’entreprise danoise en charge des travaux avait fait appel aux archéologues. Le site est aujourd’hui un site touristique majeur, qui est visité lors des sorties pédagogiques. Mais plusieurs autres structures excavées avaient été étudiées puis détruites pour faire passer la route. C’est un échantillon qui a été préservé et mis en valeur.
Cette réflexion est un plaidoyer pour la prise en compte du patrimoine archéologique dans la politique d’aménagement du territoire national en général et particulièrement dans la réalisation du pipeline export Niger Bénin. Selon le compte rendu du conseil des ministres, la prochaine phase du processus consiste en la signature de l’accord avec la Société West African Oil Pipeline Benin Company (WAPCO Benin), société de droit béninois créée en vue de construire, exploiter et entretenir le système de transport béninois. Nous souhaitons qu’à cette étape le patrimoine archéologique béninois soit pris en compte.
Référence bibliographique sommaire
Alexis B.A Adandé et al. 2005, Reconnaissance archéologique de l’axe routier Pobè Kétou, Rapport de mission, 10 p. + annexes
Andrew W. Gurstelle, Nestor Labiyi, Simon Agani, 2015, Settlement history and chronology in the Savè area of central Bénin, in Azania Archaeological Research in Africa 50(2), Pp. 1-23
Anne Haour, 2018, Two Thousand Years in Dendi, Northern Benin, Archaeology, History and Memory, Journal of African Archaeology Monograph Series, Brill, Volume 13, 801 p.
Scott MacEachern, Tchago Bouimon, Philippe Lavachery, 2010, De Kome à Kribi: Archéologie préventive le long de l’oleoduc Tchad-Cameroun, 1999-2004, Journal of African Archaeology Monograph Series, volume 5, Africa Magna, 200 p.
Didier N’Dah, 2019, Destruction de sites archéologiques sur le territoire de la République du Bénin : pour une archéologie préventive dans la politique nationale de l’aménagement du territoire, Rapport, 29 p.

Par
Didier N’DAH
Maître de Conférences en Archéologie et Préhistoire
Enseignant-Chercheur au Département d’Histoire et d’Archéologie et à l’Institut des Métiers d’Art, d’Archéologie et de la Culture de l’Université d’Abomey-Calavi

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